15 août 2017

2 octobre 1965 [Mgr Lefebvre] Douzième intervention au concile (sur les missions)

SOURCE - Mgr Lefebvre - 2 octobre 1965

Vénérables Pères,

Le nouveau schéma sur « L’activité missionnaire de l’Eglise » nous semble bien meilleur que le premier, surtout parce que son objet est mieux défini : « Missions auprès des peuples et des communautés humaines qui n’ont pas encore la foi ou chez qui l’Eglise n’est pas encore suffisamment implantée ». Ainsi s’est exprimé le rapporteur lui-même.

L’ordre suivi dans le schéma semble, lui aussi, plus conforme à la vérité et à la réalité. Permettez-moi pourtant de relever, dans ce schéma, quelques déficiences très graves sur des points de la plus haute importance.
     
1. Déficience dans la définition exacte de la fonction du Souverain pontife et de celle des évêques.
Les passages suivants contiennent une grave ambiguïté et, parfois, des nouveautés doctrinales.
  • Page 7, lignes 19, 20 et 21 : « Cette fonction, après eux, l’Ordre des évêques l’a héritée, avec le Successeur de Pierre… » Page 25, N° 36, il est dit : « Tous les évêques ont été consacrés, non seulement pour régir quelque diocèse, mais pour le salut du monde entier. » Comme si les évêques possédaient juridiction sur toute la terre, ce qui contredit ouvertement la tradition universelle de l’Eglise.
     
    Seul Pierre et les Successeurs de Pierre possèdent le droit strict de paître tout le troupeau ; partant, seuls les pontifes romains possèdent le droit d’envoyer des missionnaires dans le monde entier. Toute l’histoire de l’Eglise romaine le prouve lumineusement. C’est du Saint-Siège romain, de la Ville éternelle, que sont envoyés dans le monde entier les évêques, les prêtres, les religieux. C’est ici qu’ils ont reçu leur mandat et leur mission.
     
    Or, notre schéma ne fait nulle mention de l’œuvre constante des pontifes romains pour le salut de tout le genre humain.
     
    Par contre et selon le droit, les évêques se doivent à leur diocèse, à leur troupeau particulier ; puis, selon la charité, ils doivent leur sollicitude à toutes les âmes.
     
    Telle est la doctrine traditionnelle de l’Eglise, affirmée par tous les pontifes et par toute la tradition, par Pie XII encore, dans son encyclique Fidei Donum. En fait, on ne parle que de la sollicitude obligatoire pour tous les évêques, selon le devoir de charité.
     
    Dans son encyclique Satis cognitum, Léon XIII expose abondamment cette doctrine traditionnelle, exposée clairement aussi dans la constitution Lumen gentium comprise à la lumière de sa note explicative.
          
  • Page 21, N° 27, un autre texte parle de l’ordonnance générale et ne répond pas à la doctrine affirmée dans la constitution sur la fonction épiscopale, surtout après le décret du Souverain pontife glorieusement régnant, au sujet du synode des évêques
Ces textes semblent donc devoir être amendés selon la norme de la doctrine traditionnelle, notamment par affirmation claire de la fonction et des titres à cette fonction des Souverains pontifes et des évêques. Puis, mention historique doit être faite de l’œuvre des Pontifes romains dans l’accomplissement du mandat reçu de Notre-Seigneur.

2. Très déficient est aussi l’exposé du but de l’activité missionnaire. Cela aussi est très grave, car de cet exposé doivent naître les vocations et, à la lumière de ces raisons, sera réglée toute l’activité missionnaire.
  • L’exposé présenté page 9, N° 7, des motifs de l’activité missionnaire, s’il est véridique, produira le tarissement de toute vocation et du zèle apostolique, plutôt qu’une nouvelle impulsion.
     
    La raison véritable et essentielle est le salut des âmes par Jésus-Christ notre Sauveur, au nom de qui seulement l’homme peut être sauvé, parce que tous les hommes sont pécheurs et demeurent dans leurs péchés s’ils sont privés du sang du Christ, lequel se trouve vraiment et intégralement dans la seule Eglise catholique.
     
    Non seulement nous ne trouvons point ici le besoin de l’Eglise, le besoin de la foi et du baptême, le besoin de la prédication pour accomplir la mission salvifique du Christ, mais en lieu et place, on parle de moyens qui dépendent de la volonté de Dieu et sont étrangers à l’économie du salut par l’Eglise.
     
    En effet, la théologie de cet exposé fondamental du schéma n’est pas traditionnelle : la justification par le Christ à travers l’Eglise semble être seulement quelque chose de meilleur, mais non pas indispensable, comme si la nature humaine n’était pas viciée par le péché originel et comme si elle pouvait se sauver par elle-même, toute seule, parce qu’elle reste bonne. Une telle doctrine constitue une théologie nouvelle.
        
  • Partant, la pratique de l’apostolat, elle aussi, n’est point traditionnelle. On s’en aperçoit à la lecture des numéros 11, 12 et 13. Cette ordonnance de l’apostolat est fondée sur des principes naturalistes et non pas surnaturels. Ce n’est point ainsi qu’agirent Jésus-Christ et les apôtres : ils prêchèrent, non seulement « aux âmes bien disposées », comme il est dit au N° 13, mais à tous les hommes, dont une partie acceptait la foi et l’autre partie refusait cette foi et se retirait.
     
    On veut préparer et former plutôt des prédicants que des prédicateurs. Mais qui peut savoir si l’auditeur est bien disposé ou non ? Cela est le mystère de la grâce du Christ.
     
    Cette description doit être plus évangélique et doit engendrer la confiance dans les moyens surnaturels.
        
  • Pourquoi est-il dit, page 13, ligne 5 : « L’Eglise interdit de contraindre quiconque à embrasser la foi, ou de l’y amener ou de l’y solliciter par des artifices importuns » ? Cette phrase est injurieuse pour les missionnaires et fort loin du zèle pour le salut des âmes que nous trouvons dans l’Evangile et dans les Actes des apôtres.
     
    Puisse ce schéma, si important dans l’Eglise, devenir une source de rénovation de l’apostolat missionnaire, puisque l’apostolat est la vie de l’Eglise elle-même !
D’autres observations de moindre importance, je les transmets par écrit au Secrétariat général.

J’ai dit.
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Remarques transmises par écrit au Secrétariat général du concile :
  • Page 7, N° 5 : La description de la mission de l’Eglise, lignes 23 à 30, ne semble pas suffisante. Après le verbe « qu’elle amène », il faut indiquer « par l’observance des ordres reçus ». La formule correspondrait mieux aux paroles du Christ : « Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant… et leur enseignant à observer tout ce que Je vous ai ordonné… », comme il est dit, du reste, au début.
      
  • Page 7, N° 5 : Observation de moindre importance. Pourquoi ne pas dire, à la ligne 37 : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens », pour que la citation soit authentique ?
      
  • Page 9, N° 8, lignes 49 et 50 : « Que le Christ soit… d’une humanité nouvelle ». De quelle humanité nouvelle, à laquelle tout le monde aspire, s’agit-il donc ici ? Cette humanité nouvelle semble être terrestre. Or, peut-on dire que tout homme aspire à une nouvelle humanité terrestre comme à une fin ultime !… Le texte est ambigu.
       
  • Page 12, N° 13, lignes 33 à 39 : Ici encore, on ne trouve pas l’esprit évangélique de la prédication. « Il faut l’annoncer… aux âmes… bien disposées… » Or, qui peut devenir juge des dispositions des âmes ? Et vraiment, la prédication devrait se limiter aux gens qui paraissent, au jugement humain, être bien disposés ? Une telle vue ne correspond ni à l’esprit évangélique ni à l’esprit de foi. « Et maintenant, Seigneur, considère… » (Actes des apôtres, IV, 29). La Tradition apostolique nous montre que, après une prédication, d’aucuns s’en vont incrédules, d’autres, au contraire, convertis.
       
  • Page 14, lignes 17 à 25 : Qu’on dise quelques mots d’exhortation à la charité envers les protestants et les orthodoxes. Mais nous devons éviter, dans les nouvelles communautés chrétiennes, le scandale de l’indifférentisme et le passage de l’Eglise aux hérétiques ou aux schismatiques et cela pour des raisons futiles.
       
    En outre, il est faux de dire simplement « les frères séparés sont disciples du Christ, régénérés par le baptême », puisque dans la majorité des sectes protestantes, le baptême est invalide par vice soit de forme, soit de matière, soit d’intention.
     
    Si, dans les territoires de vieille chrétienté, l’œcuménisme n’est pas raison de scandale, chez des néophytes il existe certainement un grave danger et, chez eux, en de multiples cas, on ne peut favoriser la coopération avec des hérétiques et des schismatiques.
         
  • Page 16, le N° 18 doit prendre la place du N° 17 : les religieux n’ont pas rang après les catéchistes.
        
  • Page 21, lignes 5 et 6 : La raison donnée ici à l’existence des institutions semble insuffisante. Il faut exprimer d’autre manière ces raisons, qui sont : la vie religieuse, c’est-à-dire l’imitation du Christ ; la vie de la communauté et de la famille ; et, ainsi, la plus grande efficacité dans l’apostolat.
        
  • Page 23, ligne 35 : Il faut supprimer les mots « et doivent », comme une expression trop impérative.
        
  • Page 27, lignes 42 et 43 : « Qui touchent aux structures fondamentales de la vie sociale ». Ces termes sont ambigus. D’après l’expérience évidente, la doctrine sociale de l’Eglise, en particulier sur le droit de propriété privée, apporte le plus grand progrès économique des familles, chez les peuples à économie faible. Le socialisme, au contraire, empêche tout à fait le progrès économique chez ces mêmes peuples, par l’institution du collectivisme. Nous devons donc veiller, dans cette question, à mentionner expressément la doctrine sociale catholique. « Qui touchent aux structures fondamentales de la vie sociale, suivant les normes de la doctrine sociale catholique».

[Paix Liturgique] Mgr Rifan: la forme extraordinaire permet une claire profession de foi des dogmes eucharistiques

L'Assomption, Fra Angelico
SOURCE - Paix Liturgique - Lettre n°606 - 14 août 2017

Desservie par les pères dominicains, la basilique de Sainte-Marie-sur-la-Minerve, à deux pas du Panthéon, renferme en son autel majeur la châsse de sainte Catherine de Sienne, co-patronne de l'Italie. On y trouve aussi les tombes des cousins Médicis, les papes Léon X et Clément VII, et celle du Bienheureux Fra Angelico, patron des artistes. Le 27 octobre 2013, Mgr Rifan, Ordinaire de l’Administration apostolique Saint-Jean-Marie Vianney, y célébrait la fête du Christ-Roi, en clôture du pèlerinage du peuple Summorum Pontificum à Rome. 

Le prélat brésilien y donna un sermon vigoureux, illustrant tout à la fois quelques-unes des raisons de notre attachement à la forme extraordinaire du rite romain et l'impératif de lutter contre le laïcisme, sûrs de notre victoire en Christ. C'est ce texte que nous vous proposons cette semaine, en vous souhaitant une bonne fête de l'Assomption.

NB : Vendredi 15 septembre 2017, Monseigneur Gilles Wach, prieur général de l'Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre, entouré des séminaristes de l'institut, célébrera une messe d'action de grâces à la Minerve, à l'occasion du dixième anniversaire de l'entrée en vigueur du motu proprio de Benoît XVI. Cette messe s'inscrit dans le cadre des célébrations romaines organisées par le Coetus Internationalis Summorum Pontificum et les associations Giovani e Tradizione et Amicizia Sacerdotale Summorum Pontificum, dont vous pouvez consulter ici le programme détaillé.
Très chers prêtres, séminaristes, religieux, religieuses, frères et sœurs en Notre Seigneur Jésus-Christ, 
Permettez-moi tout d’abord de saluer et de remercier les Pères dominicains, qui ont la charge de cette Basilique, pour leur accueil. 
Cette Sainte Messe pontificale solennelle célèbre la fin du pèlerinage “Summorum Pontificum” des catholiques liés à la forme traditionnelle du rite romain, universellement permise par le Saint-Père Benoît XVI dans son Motu Proprio Summorum Pontificum. 
Nous sommes dans l’Année de la Foi, proclamée par Benoît XVI et continuée par le pape François. Notre foi, comme l’exprime bien la lettre apostolique Porta Fidei, doit être professée, vécue, célébrée et priée. 
La Sainte Messe, la célébration du sacrifice eucharistique, est une des plus importantes professions de foi.Et si nous aimons, si nous préférons, si nous conservons la Sainte Messe dans la forme traditionnelle du rite romain, c’est parce qu’elle est précisément une claire profession de foi des dogmes eucharistiques : le dogme de la Messe comme sacrifice, renouvellement non sanglant du sacrifice de la Croix ; le dogme de la Présence réelle ; celui de la transsubstantiation opérée par les paroles du prêtre qui agit in persona Christi capitis et non par la foi du peuple ; le dogme enfin du ministère sacerdotal, distinct du ministère commun des fidèles. Notre fidélité à la Sainte Messe dans la forme traditionnelle du rite romain est dictée par notre foi. C’est cette profession de foi, professée et célébrée à travers la Messe traditionnelle, que nous offrons au Saint-Père comme preuve de notre fidélité à la Sainte Église. 
En outre, la Sainte Messe traditionnelle est une très importante contribution pour la Nouvelle évangélisation : parce qu’elle est une claire expression liturgique des dogmes eucharistiques ; parce qu’elle manifeste parfaitement la dignité du sacré par la richesse, la beauté, la noblesse et la solennité de ses cérémonies ; parce qu’elle communique le sens du mystère ; parce qu’elle est enfin un des trésors liturgiques catholiques, par lequel nous affirmons notre amour pour la Sainte Église et notre communion avec elle. 
Que le Saint-Père voit donc, dans notre forme liturgique, l’expression de notre pleine communion avec lui et avec l’Église. 
Nous célébrons la très belle fête du Christ-Roi. Cette fête fut instituée par le pape Pie IX en réponse au laïcisme qui régnait à l’époque et qui nous fait tant de tort aujourd’hui. « Nous recherchions la cause intime des calamités contre lesquelles, sous Nos yeux, se débat, accablé, le genre humain. […] Nous proclamions ouvertement deux choses : l’une, que ce débordement de maux sur l’univers provenait de ce que la plupart des hommes avaient écarté Jésus-Christ et sa loi très sainte des habitudes de leur vie individuelle aussi bien que de leur vie familiale et de leur vie publique ; l’autre, que jamais ne pourrait luire une ferme espérance de paix durable entre les peuples tant que les individus et les nations refuseraient de reconnaître et de proclamer la souveraineté de Notre Sauveur » (Encyclique Quas Primas, 1). 
C’est pour combattre ces maux que le Pape institua une fête propre spécialement en l’honneur du Christ-Roi : « C’est ici Notre tour de pourvoir aux nécessités des temps présents, d’apporter un remède efficace à la peste qui a corrompu la société humaine. Nous le faisons en prescrivant à l’univers catholique le culte du Christ-Roi. La peste de notre époque, c’est le laïcisme, ainsi qu’on l’appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles. Comme vous le savez, Vénérables Frères, ce fléau n’est pas apparu brusquement ; depuis longtemps, il couvait au sein des États. On commença, en effet, par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations ; on refusa à l’Église le droit – conséquence du droit même du Christ – d’enseigner le genre humain, de porter des lois, de gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis, peu à peu, on assimila la religion du Christ aux fausses religions et, sans la moindre honte, on la plaça au même niveau. On la soumit, ensuite, à l’autorité civile et on la livra pour ainsi dire au bon plaisir des princes et des gouvernants. Certains allèrent jusqu’à vouloir substituer à la religion divine une religion naturelle ou un simple sentiment de religiosité. Il se trouva même des États qui crurent pouvoir se passer de Dieu et firent consister leur religion dans l’irréligion et l’oubli conscient et volontaire de Dieu » (Quas primas, 18). 
Pour bien comprendre en quoi consiste l’ennemi actuel de la civilisation chrétienne, nous avons ces mots de Pie XII : « Oh ! ne Nous demandez pas qui est “l’ennemi” ni sous quel aspect il se présente. Il se trouve partout et au milieu de tous : il sait être violent et rusé. Ces derniers siècles, il a tenté de réaliser la désagrégation intellectuelle, morale, sociale de l’unité dans l’organisme mystérieux du Christ. Il a voulu la nature sans la grâce ; la raison sans la foi ; la liberté sans l’autorité ; parfois l’autorité sans la liberté. C’est un “ennemi” devenu de plus en plus concret, avec une absence de scrupules qui surprend encore : le Christ oui, l’Église non ! Puis : Dieu oui, le Christ non ! Finalement le cri impie : Dieu est mort ; et même : Dieu n’a jamais existé. Et voici, maintenant, la tentative d’édifier la structure du monde sur des bases que Nous n’hésitons pas à indiquer comme principales responsables de la menace qui pèse sur l’humanité : une économie sans Dieu, un droit sans Dieu, une politique sans Dieu. L’“ennemi” s’est employé et s’emploie à ce que le Christ soit un étranger dans les universités, dans l’école, dans la famille, dans l’administration de la justice, dans l’activité législative, dans les assises des nations, là où se décide la paix ou la guerre » (Discours aux hommes de l’Action catholique, 12 octobre 1952). 
Mais ne perdons pas courage ! La victoire du Bien est certaine. La victoire du Christ et de l’Église. 
Place Saint-Pierre se trouve un obélisque égyptien qui se dressait jadis au centre du cirque de Néron et qui fut le symbole de la victoire sur les chrétiens, persécutés et morts en ce lieu, à commencer par saint Pierre. Aujourd’hui, le cirque de Néron n’existe plus. À sa place s’élève la magnifique Basilique Saint-Pierre et, si l’obélisque est toujours là, il porte désormais l’inscription : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat ! Le Christ vainqueur, le Christ roi, le Christ souverain. À lui, la victoire finale ! 
Il en va ainsi de l’Église. Nous célébrons cette Sainte Messe en cette très belle Basilique de Sainte-Marie-sur-la-Minerve – ce qui veut dire qu’ici, en dessous de nous, se trouvait le temple de la déesse Minerve. Aujourd’hui, cette basilique est dédiée à Notre-Dame. C’est la victoire de la Très Sainte Vierge Marie sur Minerve, du Christ et de l’Église sur le paganisme. 
Confiants dans la protection de Notre Très Sainte Mère, nous continuons à combattre. La victoire est certaine : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat ! Ainsi soit-il.

12 août 2017 [Mgr Williamson - Initiative St Marcel] Évolution des Tensions

SOURCE - Mgr Williamson - Initiative St Marcel - 12 août 2017

La Frat s’est condamnée, en faisant fausse route.
Dès lors qui gardera la foi, coûte que coûte ?

Que devient la Fraternité Saint-Pie X, depuis le printemps et le début de l’été ? De fortes tensions s’étaient alors manifestées, pour savoir si, oui ou non, des prêtres conciliaires devaient participer en tant que témoins officiels aux mariages dans la Fraternité. Pour faire court, les relations continuent d’être tendues entre les dirigeants de Menzingen, qui favorisent cette participation, et les autres, prêtres et laïcs, qui la proscrivent. On peut voir se dessiner une ligne de fracture séparant les disciples de Mgr Lefebvre et les partisans de Mgr Fellay. Une telle scission était inévitable à partir du jour où Mgr Fellay se mit à diriger l’œuvre de Mgr Lefebvre dans une direction différente de celle que suivait l’Archevêque

Mais, rien n’ébranle Mgr Fellay dans sa détermination de rallier la Rome conciliaire en éloignant Menzingen de la ligne tracée par Mgr Lefebvre. Tout récemment en France, un couple, qu’un prêtre de la Fraternité préparait au mariage, a refusé d’avoir affaire aux autorités conciliaires. Il n’en fallut pas d’avantage pour que le prêtre refusât de les marier. Il avait, de toute évidence, l’aval de ses supérieurs. Est-il possible de trouver des motifs rationnels expliquant un tel acharnement à détruire l’œuvre de Mgr Lefebvre ? Trois facteurs, parmi d’autres, peuvent y être en jeu.

Premier point, la Providence a choisi la Suisse pour que, dans un premier temps, elle serve de base géographique à la Fraternité. C’est pourquoi, ce pays a joui, au sein de cette Congrégation d’une importance et d’un prestige particulier. À l’heure actuelle, ses deux premiers dirigeants ne sont-ils pas des citoyens suisses ? Il en va de même de beaucoup d’autres prêtres. Or, il est connu que la Suisse est un pays d’ordre, ne serait-ce que par l’exemple de ses trains qui arrivent bien à l’heure. Or quand on est une Congrégation véritablement catholique, ne pas être reconnu par les autorités officielles, constitue un désordre, qui sera particuliêrement ressenti par un peuple qui aime que tout soit en règle. Deuxième point, si Rome reconnaît un jour la Fraternité, ses prêtres pourront bénéficier du vaste champ d’apostolat dont ils rêvent. Et, troisième point, il peut sembler qu’il n’y ait pas d’autre solution aux graves tensions internes qui troublent une Congrégation bravant l’Église officielle, que de se ranger sous l’autorité de la Rome conciliaire – Mgr Fellay ne voulant pas entendre parler de solutions pré-apocalyptiques, telle que serait une intervention divine.

Répondons au premier point : Pour un catholique, l’ordre suprême n’est pas l’ordre temporel de l’État, si désirable soit-il, mais l’ordre divin, aujourd’hui jeté à terre et piétiné par Vatican II. Quant au deuxième point : Les modernistes peuvent, par nature, présenter toute l’apparence d’une « conversion », simplement parce que, pour eux, un fondement subjectif ne leur pose aucun problème. Mais cette position est si confortable que peu d’entre eux pensent à l’abandonner pour une conversion objective, impliquant la Croix. Comme l’a dit le père Vallet, un libéral ne se convertit pas. Enfin, troisième point : Face aux problèmes gravissimes qui se posent aujourd’hui au monde et à l’Église, choyer le mensonge ne peut en rien servir de solution, même si le mensonge semble triompher. Penser le contraire trahit un grave manque de foi. Vraiment, la main du Seigneur serait-elle raccourcie parce que les hommes sont méchants (Isaïe L, 2, LIX, 1) ? Dieu sait exactement comment Il va balayer ce déluge de mensonges. Qui vivra verra. Mais en attendant, le Bon Dieu ne veut absolument pas que nous empruntions le chemin des menteurs !

Cependant il y a de bonnes nouvelles aussi : plusieurs prêtres et laïcs refusent résolument d’accepter les mensonges. Un lecteur de France me dit qu’un certain nombre de prêtres de la Fraternité ont été réveillés par le problème concret des mariages. Au grand dam de leurs supérieurs, la plupart des prêtres FSSPX refusant les erreurs conciliaires n’auront pas recours aux témoins conciliaires pour les mariages de la Fraternité. Trois des doyens rétrogradés ont fermement pris position par écrit contre ces témoins conciliaires, même après avoir fait l’objet de sanction. L’un d’eux vient même de critiquer vivement l’éventualité d’une Prélature personnelle, car ces deux questions sont liées, n’en déplaise à l’accablante déclaration du cardinal Müller de fin juin. Nous ne sommes en aucun cas « de nouveau à la case départ », comme le prétendait Mgr Fellay à cette époque. “Tel un mauvais chef d’entreprise aux abois “, déclare ce lecteur, “Mgr Fellay n’a plus la confiance de personne doté d’un cerveau en état de fonctionnement, y compris les plus respectueux.” Maintenant, ce qui importe, conclut notre lecteur, ce n’est pas de sauver la Fraternité dans son ensemble – cela tiendrait du miracle – mais de sauver autant de prêtres et de laïcs que possible de cette dégringolade qui emporte la Fraternité.

13 août 2017

[Peregrinus - Le Forum Catholique] "Révolution française et traditionalisme (XI): Le désordre inséparable des grands bouleversements"

SOURCE - Le Forum Catholique - 13 août 2017

Confronté, à la veille du Concordat, à de profondes divisions au sein du clergé réfractaire, le chapitre métropolitain de Rouen, chargé de gouverner le diocèse pendant la vacance du siège, publie un mandement dont il convient certainement de reproduire un long extrait :
Il n’est malheureusement que trop vrai que le zèle a ses écarts et la piété ses excès… Ne nous en prenons point cependant à la piété elle-même. Accusons-en la fragilité humaine : accusons-en surtout l’empire des circonstances, le désordre inséparable des grands bouleversemens ; quand tous les élémens semblent confondus, la sagesse ne tient plus de route certaine ; dans un danger commun, tout le monde s’arme et marche en tumulte, obéit et commande à la fois. Alors on ne consulte que son ardeur, on ne reçoit sa mission que de soi-même. Peut-on voir l’arche sainte se pencher, et ne pas y porter la main ? Le zèle alors supplée à tout, autorise tout, permet tout, excuse tout. De là nous sont venus tant de secours précieux ; de là tant de collaborateurs zélés ; mais de là aussi tant de zélateurs incommodes ; de là enfin, tant de vertus sublimes ; mais de là aussi tant de funestes abus.
Les uns, s’autorisant de la confiance illimitée de l’église et se prévalant d’un ministère sans bornes, se constituent dans une véritable indépendance, se concentrent et s’isolent au sein de leur troupeau ; et là, certains de n’être censurés ni repris, ils se croient libres de tout penser et permis de tout dire. D’autres, profitant de l’espèce de clandestinité que le malheur des temps a rendue nécessaire, s’érigent en juges suprêmes de la foi, accusent impunément leurs frères, et calomnient souvent l’autorité même (1).
Un tel texte permet de mieux comprendre en quoi l’expérience du clergé réfractaire de la décennie révolutionnaire peut être comparée à celle des prêtres et des fidèles traditionalistes d’après Vatican II. Comme on l’a vu, si on la place sur le terrain des doctrines ecclésiologiques et des attitudes pratiques qui y sont afférentes, cette comparaison est profondément insatisfaisante, ce qui résulte avant tout du profond changement des circonstances : pendant la Révolution française, les réformes sont imposées par l’autorité séculière, tandis qu’elles le sont, après le dernier Concile, par les autorités de l’Eglise elles-mêmes. Il n’en reste pas moins que la partie du milieu traditionaliste d’aujourd’hui qui se croit la plus vigoureusement contre-révolutionnaire a en réalité adopté sur l’Eglise, la juridiction, le schisme ou l’épiscopat des positions étrangement proches de celles du clergé constitutionnel, et qui ont précisément valu à ce dernier d’être avec raison condamné par l’Eglise. 

Si la comparaison entre les deux périodes a quelque pertinence, c’est donc non sur le plan des doctrines, mais plutôt sur le plan psychologique en raison de l’effet produit sur les mentalités par le « désordre inséparable des grands bouleversemens », pour reprendre les termes des chanoines de Rouen, qui décrivent de manière saisissante la réaction du clergé fidèle lorsqu’il voit l’ « arche sainte se pencher ». 

« Le zèle alors supplée à tout, autorise tout. » Les prêtres réfractaires, comme sans doute les prêtres et laïcs traditionalistes de notre époque, ont dû recourir, pour le bien de la religion, à des moyens extraordinaires qui avec le temps les placent cependant dans une situation de plus en plus délicate, liée dans les deux cas à l’éloignement de l’autorité, exil des évêques légitimes sous la Révolution, dissidence forcée vis-à-vis du pape et des évêques aujourd’hui. Dans l’un et l’autre cas, on assiste à un éclatement du front du refus initial et au durcissement, voire à l’enfermement psychologique de plus en plus prononcé de la frange la plus intransigeante. 

Pendant la Révolution, ces divisions intestines sont aggravées d’une part par la séparation physique entre prêtres émigrés (2) et prêtres demeurés sur le terrain des diocèses, les premiers accusant souvent les seconds de se montrer conciliants à l’excès, en des termes qui pourraient à bien des égards rappeler ceux d’aujourd’hui. « La prison et la détresse font envisager les choses d’une manière opposée aux principes » au chef du clergé réfractaire du diocèse de Clermont, peut ainsi écrire un vicaire général émigré à Fribourg (3). Les divisions sont exacerbées d’autre part par l’extraordinaire mobilité des ecclésiastiques sur le territoire français (4), qui désorganise les anciennes structures cléricales et favorise le passage d’un diocèse à l’autre de prêtres parfois peu dociles à l’autorité des grands vicaires placés à la tête du clergé insermenté. Là encore, il serait aisé d’esquisser des comparaisons qui ne seraient pas entièrement vides de sens.

Il faut noter cependant qu’hier comme aujourd’hui, les déclarations de nullam partem sont essentiellement le fait d’un seul camp. Ainsi l’abbé Vigneron, principal représentant dans le diocèse d’Angoulême de la tendance que l’on pourrait qualifiée de modérée, après avoir dénoncé avec vigueur les doctrines et les procédés schismatiques des prêtres « rigoristes » qui interdisent à leurs fidèles de communiquer avec lui, se garde-t-il pourtant de condamner absolument leur ministère. 
Les rigoristes diront-ils qu’ils n’ont point vu faire de miracles aux ecclésiastiques qui ont souscrit ces actes [les formules post-thermidoriennes] ? Ils répliqueraient qu’on ne leur en a pas vu faire non plus. Ils seraient les uns et les autres dans l’erreur. Combien en effet par le moyen des sacrements n’ont-ils pas ressuscité à la vie de la grâce d’âmes mortes par le péché, de toutes les morts la plus funeste ; est-il aux yeux de la foi de miracle plus grand (5) ?
Il convient cependant d’ajouter qu’alors les « rigoristes », malgré leurs excès et la fragilité de certaines de leurs raisons, ne professaient aucune des opinions hasardeuses, voire fantaisistes, dont certains traditionalistes tant clercs que laïcs ont fait leur principal fonds de commerce.

(A suivre)

Peregrinus
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(1) Cité dans Annales philosophiques, morales et littéraires, ou suite des Annales catholiques, t. III, Le Clère, Paris, 1801, p. 86-87.
(2) Il faudrait plutôt, pour être exact, parler dans la plupart des cas de prêtres déportés, sortis de France en exécution de la loi d’août 1792 ; cependant, en raison des équivoques qui résulteraient de la connotation du mot « déporté », on parlera ici d’émigrés.
(3) Cité par l’abbé Régis Crégut, Le diocèse de Clermont pendant la Révolution, Louis Bellet Imprimeur, Clermont-Ferrand, 1914, p. 184.
(4) Bernard Plongeron, Conscience religieuse en Révolution. Regards sur l’historiographie religieuse de la Révolution française, Picard, Paris, 1969, p. 26.
(5) Cité par Jean-Pierre Blanchet, Le clergé charentais pendant la Révolution, Despujols, Angoulême, 1898, p. 579.

12 août 2017

[FSSPX Actualités] Contraception: vers un "assouplissement" du Magistère?

Mgr Gilfredo Marengo
SOURCE - FSSPX Actualités - 12 aout 2017

L’Eglise catholique s’est toujours prononcée contre la contraception. A l’époque contemporaine, c’est dans l’encyclique Humanae vitae, en 1968, que le magistère a réaffirmé de façon solennelle et définitive cette condamnation. Cinquante ans après, il semble que cet enseignement puisse être remis en cause.

Le 25 juillet 1968, le pape Paul VI publiait l’encyclique Humanae vitae, dans laquelle il réaffirmait clairement la condamnation des méthodes artificielles anticonceptionnelles – entendez la contraception. Ce document magistériel, rédigé « en vertu du mandat que le Christ Nous a confié », fit sensation. La doctrine qu'elle contient, écho fidèle du magistère de ses prédécesseurs et du magistère ordinaire des évêques répandus dans tout l'univers, paraît infaillible et doit être tenue comme irréformable.

Lorsque parut l'encyclique, la presse mondiale se récria. Elle titra en Une : « le pape est contre la pilule ». Mal reçue, Humanae vitae devint rapidement l'une des encycliques les plus controversées de l’histoire, objet de polémiques dans les médias et d'atténuement de la part de plusieurs théologiens et conseils épiscopaux. Selon la sociologue Danièle Hervieu-Léger, c’est avec ce document que nombre de catholiques se sont écartés de l’enseignement de l’Eglise en matière de morale conjugale, frappé d’« une lente disqualification » (sic).

En vue de marquer le cinquantième anniversaire de la publication de l’encyclique l'année prochaine, un groupe de réflexion a été mis sur pied afin d'effectuer des recherches sur la genèse du document. Son existence a été révélée par le vaticaniste Marco Tosatti, et le professeur Roberto de Mattei en a donné un large écho dans sa Correspondance romaine, le 14 juin dernier.

À la tête de ce groupe figure Mgr Gilfredo Marengo, professeur d’anthropologie théologique à l’Institut pontifical Jean-Paul II. Il est entouré de Mgr Pierangelo Sequeri, président de l’Institut pontifical Jean-Paul II, du professeur Philippe Chenaux, enseignant d’Histoire de l’Eglise à l’Université pontificale du Latran, et de Mgr Angelo Maffeis, président de l’Institut Paul VI de Brescia.

Don Marengo est revenu, dans un entretien à Radio Vatican publié le 26 juillet 2017, sur la mission qui lui a été confiée : « il est nécessaire de situer Humanae vitae dans le contexte de toutes les choses très importantes et fécondes que l’Eglise a dites, pendant ces 50 ans, sur le mariage et la famille », a-t-il affirmé avant d’ajouter : « ensuite, du point de vue de la recherche historico-théologique, il sera très utile de pouvoir reconstruire (…) le parcours de la composition de l’encyclique, qui s’est développé avec des phases distinctes de juin 1966 à sa publication, le 25 juillet 1968 ».

En particulier, ce parcours abordera « l’affaire compliquée de la Commission pontificale, qui avait travaillé de 1963 à 1966, et qui à la fin n’avait pas réussi à lui [Paul VI] donner ce qui lui était utile pour pouvoir élaborer l’encyclique ». En effet, suggérant d'ouvrir les portes à la contraception artificielle, les conclusions de cette Commission furent publiées en avril 1967 et provoquèrent une grave crise d'autorité dans l'Eglise. L'année suivante, le pape Paul VI tranchait la question controversée, mais le mal était fait.

La préparation du cinquantième anniversaire de Humanae vitae et le fait que ce soit à Mgr Marengo que le travail de recherche et de réflexion ait été confié ne manquent pas de soulever des inquiétudes.

Lors des travaux du Synode sur la famille, rappelle Roberto de Mattei, Mgr Marengo invitait déjà à « abandonner une conception du patrimoine doctrinal de l'Eglise conçu comme un système fermé, imperméable aux questions et aux provocations de l'“ici et maintenant”, dans lesquelles la communauté chrétienne est appelée à donner raison de sa foi, comme annonce et témoignage ».

Plus récemment, le 23 mars 2017, le même professeur publiait un article sur Vatican Insider au titre suggestif : « Humanæ vitæ et Amoris lætitia : des histoires parallèles ». L’universitaire, qui se montre critique vis-à-vis des Dubia des quatre cardinaux au sujet de l'Exhortation Amoris laetitia, se demande si « le jeu polémique “pilule oui – pilule non”, tout comme l’actuelle “communion aux divorcés oui – communion aux divorcés non”, ne serait pas l’apparence d’un malaise et d’une fatigue, bien plus cruciaux dans le tissu de la vie ecclésiale ». Pour Mgr Marengo, ce malaise et cette fatigue ont une cause identifiée : « chaque fois que la communauté chrétienne tombe dans l’erreur de proposer des modèles de vie dérivés d’idéaux théologiques trop abstraits et construits de façon artificielle, elle conçoit son action pastorale comme l’application schématique d’un paradigme doctrinal ». Et de citer le pape François : « nous avons présenté un idéal théologique du mariage trop abstrait, presque artificiellement construit, loin de la situation concrète et des possibilités réelles des familles telles qu'elles sont. Cette idéalisation excessive, surtout quand on n'a pas réveillé la confiance dans la grâce, n'a pas rendu le mariage plus désirable et attrayant, bien au contraire ! » (Exhortation apostolique Amoris laetitia, 19 mars 2016, n°36).

Roberto de Mattei se demande si les questions de foi et de morale peuvent se réduire à un tel jeu polémique sans conduire fatalement au relativisme de la doctrine de vérité au profit de la pratique pastorale. Celle-ci, loin des « idéaux théologiques trop abstraits et construits de façon artificielle », justifie alors tous les comportements au gré du flux de la vie, selon le principe moderniste de l'immanentisme.

De son côté, Thibaud Collin dans L'Homme Nouveau du 18 juillet 2017, s'inquiète de cette volonté sourde de « changer de paradigme », qui pourrait émousser la portée de la condamnation de la contraception prononcée il y a 50 ans. Au nom de la « conversion pastorale » chère au pape François, de tristes effets seraient à craindre au sujet de la régulation des naissances, de même que certains passages du chapitre 8 d'Amoris laetitia en ont produit quant à l’indissolubilité du lien conjugal.

Il relève aussi que Mgr Pierangelo Sequeri, président de l’Institut pontifical Jean-Paul II et membre du groupe de recherche sur Humanae vitae, fut l'un des organisateurs du colloque qui s'était tenu le 25 mai 2015 à l’Université pontificale grégorienne, à Rome. Réuni à l’initiative des présidents des Conférences épiscopales d’Allemagne, de France et de Suisse, ce colloque avait notamment pour but "de réfléchir sur les moyens d'assouplir les normes de la morale conjugale", écrit Thibaud Collin.

Face à ces inquiétudes, Nicolas Senèze dans La Croix (26 juin 2017) parle de rumeurs infondées. Contrairement aux allégations de Mario Tosatti, explique-t-il, le pape n'a pas mis en place de commission secrète pour réviser ou réinterpréter Humanae vitae à la lumière d'Amoris laetitia. Il a simplement autorisé un historien à consulter les archives sur la préparation de l'encyclique du pape Paul VI. Le journaliste cite, sous couvert d'anonymat, un membre de la commission de recherche : « Rien n’a été décidé de ce qui sera fait de ce matériau : personnellement, s’il s’était agi de réinterpréter Humanae vitae, je n’aurais pas accepté. Pour moi, il s’agit surtout de mettre à disposition du public la documentation concernant la genèse de l’encyclique ». Et encore : « Le but de notre travail est donc de publier des documents qui ont un réel intérêt scientifique pour comprendre ce qui s’est passé. Et pas du tout de changer la doctrine ». Dont acte.

En définitive, il sera intéressant de suivre les débats et travaux à l'occasion du cinquantenaire de l'encyclique Humanae vitae. Mais une certaine perplexité demeure, notamment lorsque Mgr Marengo dit espérer qu’il sera, au terme de la mission qui lui a été confiée, « possible de mettre de côté de nombreuses lectures partielles du texte » (lesquelles ?), et « surtout de saisir les intentions et les préoccupations qui ont motivé le pape Paul VI ». D'autant qu'il semble regretter le fait que, « à l'époque, était encore très présente dans l'Eglise une insistance sur la procréation, comprise comme une fin primaire du mariage » (sic).

Vini Ganimara, sur le site Riposte catholique (18 juillet 2017), estime qu'en ressortant les travaux de la Commission qui, en 1967, s'était prononcée en faveur de la contraception et de la non-infaillibilité des enseignements précédents du magistère sur la question, le groupe de recherche va ranimer les braises de la contestation : « le fait de ressortir aujourd’hui ces documents ne peut qu’être explosif ». L'avenir le dira.

Puisse ce cinquantenaire être l'occasion de rappeler la vérité catholique plutôt que d'accroître la confusion parmi les fidèles.

20 octobre 1964 [Paul VI] Réponse à la note du cardinal Larraona

SOURCE - Paul VI - 20 octobre 1964

La Note personnelle relative au schéma conciliaire De Ecclesia nous a causé, comme vous pouvez bien l’imaginer, surprise et trouble, tant par le nombre et la dignité des signataires, que par la gravité des objections soulevées au sujet de la doctrine du schéma et des assertions radicalement opposées, et, à notre avis personnel, soutenues par des arguments discutables; que, enfin, par le moment où la « Note » nous est parvenue, c’est-à-dire la nuit précédant l’ouverture de la IIIe session du Concile œcuménique Vatican II, quand il n’était plus possible de soumettre le schéma à un nouvel examen, en raison des très graves et ruineuses répercussions, bien faciles à prévoir, sur le résultat du Concile et donc sur l’Eglise entière et particulièrement sur l’Eglise romaine, qu’aurait eues la mise en pratique des suggestions faites par la « Note » elle-même.
   
Nous avons tout lieu de croire, d’après ce qu’on nous a dit, que l’envoi de ce document est dû principalement à votre initiative, Monsieur le cardinal, et que même tous ceux qui l’on signé n’en avaient pas une connaissance complète et réfléchie. Votre lettre du 21 septembre sur le même thème et de la même teneur, suivie par un autre texte dactylographié au contenu analogue en donne la preuve. A vous donc nous ouvrons notre âme, quoique nous ne voulions pas donner une réponse adéquate aux observations qu’on nous a exposées, quand les voix du Concile se sont déjà clairement expliquées à propos du schéma en question, et avec une telle méthode d’information et de vocation, qu’elle enlève tout doute de moins grande circonspection pour la doctrine et l’importance des différentes propositions soumises au suffrage des Pères conciliaires, et quand l’examen des conseils donnés par la voix « placet juxta modum » est encore en train d’être attentivement exécuté, inspiré par le désir d’accueillir tout amendement raisonnable pour dissiper quelques justes craintes sur la justesse des doctrines exposées et pour rasséréner tous les esprits.
   
Il nous semble pour le moment suffisant et convenable de vous informer, pour votre tranquillité et notre justification, que nous n’avons de notre part rien négligé de ce qui nous semblait juste et opportun de faire, afin que la préparation du schéma fût faite en conformité avec la saine doctrine et au moyen de discussions libres, sereines et objectives. Nous-même nous avons voulu nous rendre compte de la controverse relative à certaines affirmations du schéma, et du bien-fondé des formules adoptées, en consultant des théologiens italiens et étrangers d’excellente réputation, et en nous réservant d’insérer après le texte définitif des amendements éventuels, là où l’orthodoxie ou la clarté de l’exposé semblerait l’exiger. Nous-même avons ordonné que la Commission « De Doctrina Fidei et morum » reprît en examen les propositions controversées, et nous-même avons disposé que la Commission biblique pontificale se prononçât à propos de l’exégèse de quelques passages scripturaires cités dans le schéma à l’appui des thèses discutées, en obligeant ainsi la Commission « De Doctrina Fidei et morum » à une nouvelle réunion et à un nouvel examen des points disputés. De plus, cela a été pour nous une raison de n’être pas inquiet, de savoir que le schéma, qui avait été longtemps passé au crible par les membres de la Commission en question, et de la sous-commission compétente, a obtenu l’approbation explicite du président de la même commission, M. le cardinal Ottaviani, secrétaire de la Sacrée Congrégation du Saint Office, et le soutien encore plus explicite de l’assesseur du Saint Office, Monseigneur Parente, lui aussi théologien illustre, outre le vote favorable et presque unanime de la Commission « De Doctrina Fidei et morum ».
   
Nous pouvons donc vous assurer, Monsieur le cardinal, que la rédaction du schéma est exempte des pressions et des manœuvres auxquelles vos écrits cités plus haut attribuent son origine.
   
Et il nous semble qu’on ne peut pas non plus accuser de nouveauté indue la présentation du schéma au Concile, comme s’il avait été imposé par surprise, alors que le thème traité est lié à ceux du Concile œcuménique Vatican I, et que sa présentation même a été précédée par un long débat dans la première et dans la deuxième session de ce Concile. La Congrégation générale du Concile du 30 octobre 1963 avait déjà donné avec autorité des indications d’orientation à ce propos, de nature au moins à avertir tous et chacun des Pères conciliaires du contenu et de l’importances des doctrines en question. S’il devait rester quelques doutes à cet égard, il suffirait pour les dissiper de rappeler que des brochures détaillées et faisant autorité, quoique non autorisées, avaient été envoyées aux Pères conciliaires pour soutenir des thèses contraires à celles du schéma, et qu’on les avait fait parvenir aux Pères quelques semaines avant la réouverture du Concile. Ce serait donc presque une offense à leur sagesse que de supposer qu’ils n’avaient pas une connaissance exacte et une conscience avertie des aspects doctrinaux graves et délicats du schéma.
   
Il nous paraît également injustifié d’affirmer que la majorité des Pères soit victime de « toutes sortes de moyens de propagande », et que les doctrines en question soient « imposées par quelques blocs de force, qui ont fait appel à certains facteurs d’ordre psychologique et non théologique », ni, à dire vrai, croyons-nous, fondée sur la crainte qu’on y attente à la doctrine du Primat de ce Siège apostolique ; nous croyons plutôt devoir nous féliciter des professions explicites et répétées de pleine reconnaissance et de dévouement sincère qu’on lui a rendues dans cette circonstance solennelle.
   
Nous voulons voir dans ces graves appréciations et suggestions un noble souci pour l’orthodoxie de la doctrine et une sollicitude empressée pour notre faiblesse personnelle quant aux devoirs de notre charge apostolique ; et nous vous en remercions. Nous serons toujours très sensible à l’appel adressé à un moment aussi extraordinaire, à notre suprême responsabilité, déjà rendue vigilante par les vives prières au Seigneur et par l’offrande de notre humble vie, afin que notre témoignage soit fidèle à la pureté de ses enseignements et au vrai bien de la Sainte Eglise. Nous vous prions de croire que nous nous efforçons de suivre la rédaction définitive du schéma dans le but d’en enlever tout ce qui apparaîtrait non conforme à la bonne doctrine et d’y faire toutes retouches justifiées. Nous ne nous cachons pas pourtant que des problèmes nouveaux pour la vie de l’Eglise pourront peut-être jaillir ; ce sera la charge de celui qui y exerce la fonction de guide de veiller au sommet à ce que ceux-ci trouvent des solutions heureuses et cohérentes avec les traditions fondamentales et les intérêts supérieurs de l’Eglise même ; mais nous faisons confiance à l’aide de Dieu et nous sommes convaincu que ces solutions seront d’autant plus aisées et utiles que la Curie romaine, toujours consciente de ses fonctions très élevées, saura accueillir les conclusions du Concile avec une faveur prompte et sagace.
   
Laissez-nous, à ce propos, vous prier, Monsieur le cardinal, et tous ceux qui ont partagé votre intervention auprès de nous, de nous assister toujours dans nos difficiles devoirs et de bien vouloir, à votre tour, songer quelle source de conséquences nocives serait une attitude (si elle était dépourvue de raisons vraies et prouvées) si contraire à la majorité de l’épiscopat et si préjudiciable au succès du Concile œcuménique, ainsi qu’au prestige de la Curie romaine.
   
Veuillez, Monsieur le cardinal, et tous ceux qui se sont associés à vous, persévérer dans la prière, afin que le Saint-Esprit assiste la grande et extraordinaire assemblée conciliaire, et veuille bien guider avec Sa lumière et Sa vertu celui entre tous le dernier et qui a le plus besoin de l’aide céleste qui, par disposition divine, est placé en cette heure solennelle à la tête de l’Eglise du Christ.
   
Avec révérence et bienveillance, nous vous envoyons, en cette occasion aussi, notre bénédiction apostolique.

18 octobre 1964 [Cardinal Larraona] Note sur le schéma sur l'Église

SOURCE - Cardinal Larraona - 18 octobre 1964

1. Nous parlons dans cette note – personnellement réservée au Saint-Père – des trois premiers chapitres du schéma Constitutionis de Ecclesia, mais principalement du chapitre III De Constitutione hierarchica Ecclesiæ et in specie de Episcopatu.

A propos des deux premiers chapitres De Ecclesiæ Mysterioet De Populo Dei, mises à part quelques remarques et réserves, notre devoir est d’exprimer notre satisfaction pour la richesse du travail et sa réussite. Nous en félicitons donc sincèrement la Commission théologique, car la Constitution – dans ses deux premiers chapitres – offre une belle description de l’Eglise, de son vrai visage, profond et mystérieux.
  
2. Parlant en toute loyauté, et sincérité, différent est le jugement que nous pensons en conscience devoir porter sur le chapitre III De Constitutione hierarchica Ecclesiæ et in specie de Episcopatu. Tout en ce qu’il contient de bon, nous ne pouvons pas ne pas émettre de graves réserves sur l’ensemble du chapitre, et puisque nous croyons loyalement en ce que nous allons dire, nous avons « in Domino » le droit, et non seulement le droit – auquel nous pourrions renoncer – mais le devoir irrécusable d’exposer à qui de droit nos appréhensions et nos opinions à ce sujet.

3. En effet, après étude attentive, nous pensons devoir dire en conscience et devant Dieu que le chapitre III :
  1. En ce qui concerne la doctrine, nous apporte :

    a) des doctrines et des opinions nouvelles ;
    b) non seulement incertaines, mais qui ne sont pas même probables ou solidement probables :
    c) souvent vagues ou imparfaitement éclairées dans leurs termes, dans leur vrai sens, dans leurs buts.
  2. En ce qui concerne les argumentations, est!

    a) très faible est fallacieux, autant du point de vue historique que doctrinal ; la preuve en est que les rédacteurs de la dernière version ont employé tout simplement la méthode d’exclure de la réponse de la Commission biblique aux questions de Votre Sainteté, les paroles indiquant le manque de preuves scripturaires incontestées de ce qu’on affirme.
    b) étrangement insouciant des principes fondamentaux, même provenant de Conciles antérieurs ou de définitions solennelles.
    c) à tel point qu’il laisse transparaître une partialité indubitable et vérifiable, provenant de l’influence de courants de force de nature non doctrinale, dont les buts et les méthodes ne sont pas irréprochables.
    d) peu précis, peu logique, peu cohérent et donc encourageant – s’il était approuvé –­ des discussions sans fin, des crises, des fourvoiements douloureux et des atteintes douloureuses à l’unité, à la discipline et au gouvernement de l’Eglise. Ces craintes ne sont pas a priori ou exagérées, car malheureusement – tout le monde le sait – depuis que de telles idées sont diffusées par la propagande, en faisant même appel à « l’autorité du Concile », le sens de la discipline a fortement diminué, spécialement en ce qui concerne la parole et les dispositions du Vicaire du Christ.
4. Les points principaux du schéma avec lesquels nous sommes en désaccord ou qui nous inspirent de graves réserves, concernent :
  1. La manière de parler du Primat, de son sens et de sa raison d’être.
       
  2. Le pouvoir et les qualités personnelles des apôtres et leur succession chez les évêques.
       
  3. La collégialité œcuménique chez les apôtres et les évêques ; la collégialité territoriale.
        
  4. Le sens et les conséquences d’une éventuelle déclaration conciliaire sur la sacramentalité de l’épiscopat. L’appartenance à ce qu’on appelle « collège épiscopal » en vertu de la consécration épiscopale.
        
  5. La succession du collège épiscopal au collège apostolique dans les ministères d’évangélisation, de sanctification et même de gouvernement de l’Eglise universelle, et ceci de droit divin.
       
  6. Le pouvoir et la hiérarchie d’ordre et ceux de Juridiction. Dans les annexes ci-jointes, nous tâcherons d’éclairer par des documents, au moins brièvement, ce que nous avançons, et d’alléguer les pressantes raisons théologiques qui sont en cause et qui, non sans raison, éveillent nos appréhensions.
5. Dans cet écrit, nous nous limitons à souligner que, à notre avis, la doctrine exposée et contenue dans le schéma – dans son ensemble et surtout dans les points énumérés ci-dessus
  1. est une doctrine nouvelle qui, jusqu’en 1958, ou plutôt jusqu’en 1962, ne représentait que les opinions de quelques théologiens ; mais ces opinions étaient moins communes et moins probables. C’était la doctrine contraire qui était commune et encouragée par le Magistère de l’Eglise, même récent.
       
  2. La doctrine commune, reçue dans l’Eglise comme solide et plus probable jusqu’en 1962, était à la base de la discipline constitutionnelle et intéressait aussi la validité essentielle des actes, et ceci autant dans le domaine des Conciles (œcuméniques, pléniers, provinciaux) que dans le domaine du gouvernement (à tous ses degrés : pontifical, régional, provincial, missionnaire, etc.).
       
  3. La doctrine nouvelle n’est devenue ni plus certaine, ni objectivement plus probable qu’avant, à la suite de la campagne déconcertante des groupes de pression qui ont politisé le Concile d’une manière déplorable et déconcerté certains épiscopats ; elle n’est pas non plus devenue telle à la suite de l’action de beaucoup d’experts audacieux, mais infidèles à leur vrai ministère, faisant une propagande partiale, au lieu d’éclairer d’une façon objective les évêques en les mettant au courant du « status quæstionis » ; et finalement, elle n’est pas non plus devenue plus probable à la suite des diffusions de la presse, laquelle, avec les méthodes qui lui sont propres – et utilisées par les progressistes – a créé une atmosphère qui rend difficile une discussion sereine, entrave et empêche la vraie liberté, en rendant immédiatement ridicule et impopulaire celui qui ne se montre pas favorable. Dans une telle atmosphère, les argumentations scientifiques ne peuvent plus pratiquement exercer leur légitime influence et ne sont même plus écoutées.
       
  4. La doctrine nouvelle donc n’est absolument par mûre – ni pour une discussion conciliaire vraiment consciencieuse et exhaustive (la plupart des Pères n’ont même pas eu le moyen de se rendre compte de la portée réelle de ce qu’on y affirme – et ceci à cause de leur impossibilité matérielle de suivre la littérature scientifique ; à cause de la propagande à laquelle nous avons fait allusion plus haut ; à cause des formulations peu claires et imprécises ; et à cause encore du fait que les relations elles-mêmes ne sont pas pleinement objectives et éclairantes, pour ne pas dire qu’elles cachent intentionnellement certaines réalités). – et encore moins pour une approbation conciliaire à laquelle on ne pourra procéder que lorsqu’on aura la certitude que les Pères se rendent compte de la valeur de certaines doctrines et de leurs implications. Est requise donc une période de maturation à cause du sérieux exigé autant par la matière que par la nature d’un Concile œcuménique.
6. En insistant sur ce dernier aspect de la nécessité d’une période de maturation de la doctrine nouvelle contenue dans le schéma avant que le Concile puisse prendre des décisions à son égard, nous voulons souligner qu’il serait nouveau, inouï et bien étrange qu’une doctrine qui, avant le Concile, était considérée moins commune, moins probable, moins sérieuse et moins fondée, devienne tout à coup – surtout à cause d’actions publicitaires et non pas pour le sérieux des argumentations – plus probable, même certaine ou franchement mûre au point d’être insérée dans une Constitution dogmatique. Ce serait contraire à toute norme ecclésiastique, aussi bien dans le domaine des définitions pontificales infaillibles (cf. Gasser, Conc. Vat. 1) que dans celui des définitions conciliaires non infaillibles.

Si cet empressement pour arriver aujourd’hui à des déclarations sur ces questions délicates est situé dans l’histoire du Concile Vatican II, qui se déclara dès le début opposé à des définitions doctrinales se disant seulement concile pastoral, on comprend bien comment le changement total d’attitude à l’égard de ce point n’est autre chose qu’une confirmation des procédés utilisés, c’est-à-dire, des pressions exercées par certains groupes. Ceux-ci se sentant minoritaires en 1963, voulaient exclure la possibilité de condamnations à leur égard, mais, passés à une apparente majorité, aidés d’une propagande non théologique, ils cherchent aujourd’hui à arriver à tout prix à leurs fins. Et ce sont précisément ces groupes qui se sont permis de critiquer les Conciles de Trente et Vatican I, en les accusant de précipitation et d’intransigeance (!) quand il est, au contraire, bien connu que ces Conciles – spécialement grâce au sage fonctionnement des Congrégations de théologiens – se sont abstenus de s’occuper de doctrines théologiques seulement probables.

7. Enfin, si nous considérons la gravité des questions traitées et résolues dans le schéma, il nous faut peser les conséquences qui en dérivent du point de vue hiérarchique. Sous cet aspect, on peut bien dire que le schéma change le visage de l’Eglise ; en effet :
  1. l’Eglise de monarchique, devient épiscopalienne et collégiale, et ceci de droit divin et en vertu de la consécration épiscopale ;
  2. le Primat est entamé et vidé de son contenu

    a) parce que ne se fondant pas sur un sacrement (comme l’est au contraire le pouvoir de l’évêque), on est logiquement porté à considérer tous les évêques égaux, en vertu du sacrement commun, ce qui mène à croire et à dire que l’évêque de Rome est seulement un primus inter pares,

    parce que le Primat est presque uniquement considéré en fonction extrinsèque, mieux encore, en fonction extrinsèque de la hiérarchie seule, servant seulement à la maintenir unie et indivise;

    c) parce qu’en plusieurs passages du schéma (les retouches faites çà et là par la Commission théologique, qui a jugé bon ne pas devoir accepter (!) ce que le Souverain pontife lui-même avait suggéré, ne sont pas de nature à changer le sens profond du schéma), le Pontife n’est pas présenté comme la pierre sur laquelle repose toute l’Eglise du Christ (hiérarchie et peuple) ; il n’est pas décrit comme le vicaire du Christ qui doit confirmer et paître ses frères ; il n’est pas présenté comme celui qui seul a le pouvoir des clés… mais il revêt malheureusement la figure peu sympathique du gendarme qui freine le droit divin des évêques, successeurs des apôtres.!

    On conçoit facilement que ce sera le leitmotiv qu’on emploiera pour revendiquer de nouveaux droits pour les évêques ; d’autre part on sait quel fut le commentaire de beaucoup d’évêques – influencés par la propagande – quand le Saint-Père lut le Motu Proprio « Pastorale munus » : « Le Pape nous rend – par concession bienveillante – une partie de ce qu’il nous avait volé » !
  3. La discipline, et avec elle la doctrine conciliaire et pontificale, sont entamées par la confusion entre Pouvoir d’ordre et Pouvoir de juridiction. En somme, le schéma entame le régime des Conciles œcuméniques, des autres Conciles, du Gouvernement pontifical, provincial et diocésain, du régime des missions, des règles concernant le fonctionnement du Pouvoir d’ordre (toujours valide, même s’il est illicite) et du Pouvoir de juridiction (qui peut être invalide, même si l’on a l’ordre qui confère le Pouvoir radical relatif).

    Finalement, tout ceci est entamé, parce qu’on n’a pas respecté la distinction entre les pouvoirs et qu’on n’a pas tenu compte de ce qui découle, objectivement et sûrement du Pouvoir de juridiction.
  4. La Hiérarchie de juridiction, en tant que distincte de la Hiérarchie d’ordre – que le texte dit maintes fois de droit divin – est ébranlée et détruite. En effet, si l’on admet que la consécration épiscopale, étant un sacrement d’ordre, apporte avec elle non seulement les Pouvoirs d’ordre (comme l’ordination du prêtre et du diacre les apporte à son degré), mais également de droit divin et formellement, tous les Pouvoirs de juridiction, de Magistère et de Gouvernement, non seulement dans l’Eglise propre, mais aussi dans l’Eglise universelle, il est évident que la distinction objective entre Pouvoir d’ordre et de juridiction, entre Hiérarchie d’ordre et de juridiction, devient artificielle, à la merci d’un caprice et terriblement chancelante. Et tout cela – qu’on le remarque – pendant que toutes les sources, les déclarations doctrinales solennelles du Concile de Trente ou postérieures, la discipline fondamentale, proclament que ces distinctions sont de droit divin.

    La distinction entre Pouvoir et Hiérarchie d’ordre ou de juridiction est objectivement ébranlée même si l’on cherche à établir des « remparts » (bien naïfs pourtant), pour sauver apparemment le Primat, du moins ce qu’on appelle Primat, c’est-à-dire le Primat conventionnel dont parle une partie de la doctrine moderne en répétant presque ad litteram des textes déplorables déjà solennellement condamnés.

    Pourquoi disons-nous « pour sauver apparemment le Primat » ? Parce que, même en admettant la plus sincère bonne foi et les meilleures intentions de défendre le Primat authentique de la part de ceux qui ont proposé ou accepté ces « remparts » ou limitations, au contraire pour d’autres, qui donnent au Primat un sens différent en le considérant purement comme vinculum exterioris unitatis, la conséquence logique sera : si le droit divin de l’épiscopat, en tant que dérivant du sacrement de l’ordre, confère le Pouvoir actuel et formel de juridiction, celui-ci suit nécessairement les normes du sacrement de l’ordre épiscopal dont il dérive et est donc toujours valide dans son exercice. Le Primat, au contraire, qui ne vient pas d’un sacrement, pourra tout au plus rendre illicite l’usage de la juridiction.

    Et ce ne sera ni la seule, ni la dernière conséquence. Il suffit de penser aux répercussions sur la si désirée union avec les frères séparés orientaux : celle-ci serait logiquement conçue selon leurs idées, et donc sans la pleine acceptation des conséquences du Primat.

    Nous sommes certains que beaucoup de ceux qui ont prôné les théories nouvelles n’admettent pas de telles conséquences ; elles suivent néanmoins logiquement et strictement des prémisses, c’est-à-dire des principes contenus dans le schéma. Et une fois posés les principes – et approuvés – on en tirera certainement les conséquences pratiques, malgré toutes les précautions et les limitations qu’on s’était efforcé de poser. Mais – puisqu’aujourd’hui il est encore temps de prévenir de telles conséquences désastreuses pour l’Eglise – il est nécessaire de prévoir ce qu’elles pourraient être et, en remontant aux principes dont elles jaillissent, de comprendre qu’elles contiennent manifestement des lacunes graves, les mêmes que nous relevons dans la méthodologie de ceux qui avancent de telles opinions.
8. Avant de proposer une solution pratique, comme fruit des considérations précédentes, nous nous permettons d’ajouter une réflexion d’ordre théologique et historique du plus grand poids : si la doctrine proposée dans le schéma était vraie, l’Eglise aurait vécu pendant des siècles en opposition directe avec le droit divin ; de là se déduirait que, pendant ces siècles, ses organes suprêmes « infaillibles » n’auraient pas été tels, puisqu’ils auraient enseigné et agi en opposition avec le droit divin. Les orthodoxes et, en partie, les protestants auraient donc eu raison dans leurs attaques contre le Primat.

En conséquence de ces considérations, nous croyons de notre devoir de demander au Saint-Père :
  1. Qu’on sépare du Schéma De Ecclesia et des autres schémas fondés sur cette partie de celui-ci, tout ce qui touche les points que nous venons d’énumérer, en en renvoyant la discussion définitive et l’approbation à un temps indéterminé.

    Ainsi, comme les dix-huit années pendant lesquelles se prolongeait le Concile de Trente (1545-1563) contribuèrent à sa réussite complète – bien plus, les pauses elles-mêmes contribuèrent efficacement au mûrissement des idées – ainsi une période d’attente profiterait aujourd’hui à la nécessaire maturation des problèmes soulevés par les doctrines nouvelles. Une telle mesure ne serait pas du tout une suppression de la liberté du Concile ou un étranglement de son libre déroulement, mais plutôt une pause qui permettrait au Concile de se retrouver lui-même et de récupérer sa liberté psychologique, aujourd’hui inexistante.

    Si l’on ne suivait pas cette voie sage et prudente, nous pourrions être entraînés vers des solutions néfastes et très dangereuses.
  2. Qu’après cela, on procède à une révision totale et technique de ces matières, révision qui doit se faire absolument en dehors de la Commission théologique et de son milieu. La Commission théologique nous a donné déjà son travail accompli ; il est naturel que la majorité le défende énergiquement, tandis que la minorité – qui malgré ses efforts répétés n’en est pas satisfaite – est dans la situation de ne rien pouvoir faire désormais. Le texte devrait donc être soumis à une Congrégation de théologiens qui, composée de personnes absolument supérieures, objectives, étrangères à la Commission théologique, en ferait une critique constructive.
  3. Que cette Congrégation de théologiens, choisis et nommés par le Saint-Père, par son mandat personnel, fasse le point de la situation en deux sens :
      
    a) recueillir du schéma tout ce qui est sûr et mûr, tout ce qui aujourd’hui peut être accepté comme fruit positif des discussions ayant eu lieu jusqu’à présent et rédiger de nouveau le chapitre III, de telle façon que la doctrine proposée s’harmonise pleinement et en tous points avec la doctrine définie dans les Conciles précédents et contenue dans le Magistère. (Une telle Congrégation de théologiens aurait donc une tâche identique à celle des célèbres Congrégations de théologiens mineurs, qui ont si bien contribué au bon succès des Conciles précédents).
      
    b) Juger d’une manière sereine les matières en discussion, afin d’indiquer les doctrines que les Ecoles catholiques pourraient accepter, et celles qui devraient être laissées à une recherche et à des discussions ultérieures, sans essayer de les imposer par des raisons non doctrinales.
        
  4. Ce travail pourrait être accompli après la troisième session, sans fixer la date de la convocation de la quatrième session, afin que le Saint-Père soit pleinement libre d’en décider, selon le cours et le résultat des travaux de cette Congrégation de théologiens.
      
  5. Pour éviter tout imprévu qui pourrait rendre plus difficile au Saint-Père l’usage de sa liberté suprême dans une décision de cette importance, il nous semble opportun et même nécessaire, que celle-ci soit prise d’autorité et directement par le Saint-Père lui-même, sans avoir demandé l’opinion du Concile et donc sans recourir à des votations. Un tel acte d’autorité – souhaité par beaucoup – non seulement serait une réaffirmation pratique du Primat, mais favoriserait également un rétablissement plus rapide de l’équilibre nécessaire pour avancer, et nous aiderait tous à prendre conscience efficacement de la complexité et de la gravité des problèmes en question.
  6. Pour faciliter au Saint-Père l’annonce d’une telle décision il pourrait être opportun de faire établir une relation claire et documentée du point de vue de la minorité ; elle donnerait justement une excellente occasion au Saint-Père d’indiquer clairement que le schéma – dans ces parties – n’est encore ni mûr, ni harmonieux.

    En même temps, le Saint-Père pourrait naturellement faire appel au fait que beaucoup de Pères conciliaires, de toutes les parties du monde, ont manifesté leurs appréhensions et ont allégué des arguments qui démontrent l’imprudence de se mettre à dirimer des questions disputées.
Très Saint-Père, nous avons exposé avec sincérité et franchise ce qu’en conscience nous avons cru de notre devoir de porter à votre connaissance et qui, à notre avis, est d’une importance vitale pour l’Eglise, et nous sommes sûrs que vous verrez dans cette démarche un nouveau signe de notre fidélité absolue à votre personne, Vicaire du Christ, et à l’Eglise.

Dans un moment historique que nous estimons grave, nous mettons toute notre confiance en vous qui avez reçu du Seigneur la charge de « confirmer vos frères », charge que vous avez généreusement acceptée en disant : « Nous défendrons la Sainte Eglise des erreurs de doctrine et de mœurs, qui au-dedans et au-dehors de ses limites, en menacent l’intégrité et en masquent la beauté. »

(Suivent les signatures de plusieurs cardinaux et supérieurs généraux dont Mgr Lefebvre)

11 août 2017

[Abbé François Knittel, fsspx - FSSPX Actualités] Droit et pastorale du mariage

SOURCE - Abbé François Knittel, fsspx - FSSPX Actualités - 10 aout 2017

Le 4 avril 2017, le Vatican a rendu public un document daté du 27 mars et relatif aux mariages célébrés par les prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Sur indication du pape François, le cardinal Gerhard Müller – préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi – et Mgr Guido Pozzo – secrétaire de la Commission Ecclesia Dei – y invitent les évêques à faciliter la célébration de ces mariages dans leurs diocèses respectifs.
     
Le document rappelle que, dans le rite traditionnel, l’échange des consentements précède la célébration de la messe. Dans tous les cas de figure, le prêtre de la Fraternité est autorisé à célébrer la messe de mariage selon le rite traditionnel. Par contre, l’échange des consentements peut être reçu, soit par un prêtre mandaté à cet effet par l’évêque diocésain, soit par le prêtre de la Fraternité qui reçoit alors délégation directement de lui.
     
De par son objet (« la célébration de mariages de fidèles de la Fraternité Saint-Pie X »), le document s’inscrit dans un double contexte : le contexte doctrinal et canonique de la célébration du mariage dans l’Eglise et le contexte historique propre aux prêtres et fidèles de la Fraternité Saint-Pie X.
1. CONTEXTE DOCTRINAL ET CANONIQUE
1.1 Le décret du concile de Trente
Jusqu’au concile de Trente, les fiancés qui échangent leur consentement en l’absence de tout témoin – prêtre ou laïcs – contractent validement mariage. Cette pratique n’est pas contraire à la doctrine de l’Eglise, puisque les futurs époux sont ministres du sacrement et que le consentement donné et reçu constitue la matière et la forme du sacrement.
     
Bien que conforme à l’enseignement de l’Eglise, cet usage occasionne des difficultés récurrentes. En amont, les futurs peuvent se révéler inhabiles à contracter mariage en raison d’un empêchement. Or, d’une part, certains empêchements ne font l’objet d’aucune dispense et, d’autre part, l’obtention de la dispense est un préalable nécessaire à la validité du consentement en cas d’empêchement dirimant. En aval, l’un des époux peut prétendre avoir donné son consentement sous la contrainte ou sous condition. Faute de témoins, cette affirmation est difficile à vérifier et à prouver.
     
L’incertitude persistante qui plane sur la validité des mariages clandestins constitue un grave péril pour les contractants et pour l’Eglise. Attentif à la dimension sociale du mariage, le concile de Trente exige désormais la présence d’un témoin autorisé pour recevoir les consentements et déclare les mariages clandestins nuls de plein droit dans son décret Tametsi du 11 novembre 1563 : « Ceux qui tenteraient de contracter mariage autrement qu’en présence du curé, ou d’un autre prêtre autorisé soit par le curé lui-même soit par l’Ordinaire, et de deux ou trois témoins, le saint concile les rend absolument inhabiles à contracter de cette sorte, et ordonne que de tels contrats soient nuls et invalides. »
1.2 Le décret de saint Pie X
Saint Pie X confirme cette discipline dans le décret Ne temere publié par la Congrégation du Concile le 2 août 1907 : « Sont seuls valides les mariages contractés devant le curé, ou l’Ordinaire du lieu, ou un prêtre délégué par l’un des deux, et devant au moins deux témoins. » (n° III)
     
Le décret veille toutefois à ce que le respect de la règle ne se fasse pas au détriment du bien spirituel des futurs :
  • en cas de péril de mort : « En cas de péril imminent de mort, et si l’on ne peut avoir la présence du curé ou de l’Ordinaire du lieu, ou d’un prêtre délégué par l’un ou l’autre, pour pourvoir à la conscience des époux et, s’il y a lieu, légitimer les enfants, le mariage peut être validement et licitement contracté devant n’importe quel prêtre et deux témoins. » (n° VII)
  • en l’absence prolongée de tout témoin autorisé : « S’il arrive que dans quelque région le curé, ou l’Ordinaire du lieu, ou le prêtre qu’ils ont délégué, devant qui puisse se célébrer le mariage, fassent tous défaut et que cette situation dure déjà depuis un mois, le mariage peut être validement et licitement contracté par un consentement formel donné par les époux devant deux témoins. » (n° VIII)La présence de deux témoins pour la validité du mariage ne souffrant aucune exception, les mariages clandestins restent invalides.
1.3 Le Code de droit canon de 1917
Préparé par saint Pie X et publié par Benoît XV, le Code de droit canon de 1917 reprend et clarifie la discipline canonique antérieure quant à l’échange des consentements en vue du mariage.
     
Le principe énoncé par le décret tridentin est réaffirmé : « Sont seuls valides les mariages qui sont contractés devant le curé ou l’Ordinaire du lieu, ou un prêtre délégué par l’un d’entre eux, et devant deux témoins, selon les règles exprimées dans les canons qui suivent… » (can. 1094)
     
Les exceptions prévues par le décret de saint Pie X sont également reprises : « S’il n’est pas possible d’avoir ou d’aller trouver sans grave inconvénient le curé, ou l’Ordinaire, ou le prêtre délégué, qui assisteraient au mariage selon la norme des canons 1095-1096 :
  1. En cas de péril de mort, le mariage contracté devant les seuls témoins est valide et licite ; et même en dehors de ce cas, pourvu qu’en toute prudence, il faille prévoir que cette situation durera un mois ;
  2. Dans les deux cas, si un autre prêtre pouvait être présent, il devrait être appelé et assisterait, avec les témoins, au mariage, le mariage étant toutefois valide devant les seuls témoins. » (can. 1098)
Comparé à la discipline antérieure, le Code de droit canon de 1917 modifie sur deux points le régime d’exception prévu hors du péril de mort :
  • là où il fallait autrefois que l’absence du témoin autorisé pendant un mois soit constatée, il suffit maintenant qu’elle soit prévisible.
  • nonobstant la validité de l’échange des consentements devant les deux seuls témoins, la présence d’un prêtre – même privé de juridiction ordinaire ou déléguée pour assister au mariage – est désormais exigée pour que le mariage soit licite. Le prêtre peut ainsi préparer les fiancés, vérifier l’absence d’empêchement, demander le cas échéant les dispenses et s’assurer du caractère libre et inconditionné du consentement.1.4 Le Code de droit canon de 1983
Le Code de droit canon publié en 1983 reprend en substance la discipline de 1917 :
  • quant au principe : « Seuls sont valides les mariages contractés devant l’Ordinaire du lieu ou bien devant le curé, ou devant un prêtre ou un diacre délégué par l’un d’entre eux, qui assiste au mariage, ainsi que devant deux témoins… » (can. 1108 § 1)
  • quant aux exceptions : « § 1. S’il n’est pas possible d’avoir ou d’aller trouver sans grave inconvénient un assistant compétent selon le droit, les personnes qui veulent contracter un vrai mariage peuvent le contracter validement et licitement devant les seuls témoins : 1) en cas de danger de mort ; 2) en dehors du danger de mort, pourvu qu’avec prudence il soit prévu que cette situation durera un mois.« § 2. Dans les deux cas, si un autre prêtre ou diacre peut être présent, il doit être appelé et être présent avec les témoins à la célébration du mariage restant sauve la validité du mariage devant les seuls témoins. » (can. 1116)
Seule nouveauté de la discipline promulguée en 1983 : le fait qu’un diacre puisse être le témoin autorisé de l’Eglise.
2. CONTEXTE HISTORIQUE
Le contexte doctrinal et canonique de la célébration du mariage dans l’Eglise ayant été rappelé brièvement, il convient de se pencher sur l’histoire des prêtres et des fidèles de la Fraternité Saint-Pie X.
2.1 La crise dans l’Eglise
La convocation et la tenue du concile Vatican II est l’occasion pour Mgr Marcel Lefebvre de mesurer la profondeur et l’étendue de la crise dans laquelle l’Eglise s’enfonce déjà. Le sacerdoce, la vie religieuse, l’apostolat, la liturgie, le catéchisme, la doctrine sociale, la morale naturelle et évangélique, l’exercice de l’autorité : aucun domaine de la vie catholique n’échappe aux remises en cause et au naufrage. Romano Amerio en fait le constat documenté dans son maître ouvrage Iota unum, sous-titré « Histoire des variations de l’Eglise catholique au 20e siècle ».
     
Loin de céder au fatalisme, le prélat saisit toutes les opportunités qui s’offrent à lui pour peser sur le cours des événements et pour alerter les catholiques. Outre son rôle dans le Cœtus internationalis Patrum durant le Concile, il multiplie les mises en garde orales et écrites destinées aux autorités, à ses confrères et aux fidèles. Mentionnons pour mémoire ses interventions au Concile publiées dans J’accuse le Concile, son article « Pour demeurer bon catholique faudrait-il devenir protestant ? » rédigé le 11 octobre 1964 et publié le 5 juin 1970, sa lettre au cardinal Ottaviani du 20 décembre 1966 et sa participation à l’élaboration du Bref examen critique de la nouvelle messe publié au printemps 1969.
2.2 Une œuvre sacerdotale
Convaincu de l’importance du sacerdoce pour sortir de la crise, encouragé par des fidèles et sollicité par des candidats au sacerdoce, Mgr Lefebvre décide alors de fonder une œuvre dont la finalité est « le sacerdoce et tout ce qui s’y rapporte et rien que ce qui le concerne, c’est-à-dire tel que Notre-Seigneur Jésus-Christ l’a voulu lorsqu’il a dit : ‘Faites ceci en mémoire de Moi’ » (Statuts de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, n° II-1). La Fraternité Saint-Pie X devient une œuvre d’Eglise grâce à l’approbation qu’elle reçoit de Mgr François Charrière – évêque de Fribourg, Genève et Lausanne – le 1er novembre 1970.
     
Une fois formés et ordonnés, les prêtres de la Fraternité sont destinés à exercer leur apostolat dans les diocèses qui veulent bien les accueillir : « Le ministère paroissial, la prédication de missions paroissiales, sans limites de lieux, sont également des œuvres auxquelles s’adonne la Fraternité. Ces ministères feront l’objet de contrats avec les Ordinaires des lieux afin de permettre à la Fraternité d’exercer son apostolat selon sa grâce particulière » (Ibid., n° III-5).
     
A l’opposé de tous ceux qui s’attendent à un renouveau de l’Eglise sous l’effet conjugué de la réforme liturgique et des textes conciliaires, Mgr Lefebvre et son œuvre s’en tiennent à la liturgie traditionnelle et refusent les nouveautés conciliaires (œcuménisme, liberté religieuse et collégialité). Cette attitude vaut au séminaire d’Ecône une visite canonique diligentée par le pape Paul VI (11-13 novembre 1974) et à la Fraternité sa suppression par Mgr Mamie (6 mai 1975).
2.3 Un état de nécessité émergent
Les conséquences de cette première injustice ne se font pas attendre.
     
Primo, le cardinal Jean Villot enjoint aux évêques diocésains de refuser toute incardination aux séminaristes d’Ecône. Faute d’appartenir à un diocèse ou une congrégation en règle, ces séminaristes ne sauraient être licitement ordonnés. S’ils passent outre, ils encourent la suspense a divinis (interdiction de célébrer la messe et d’administrer les sacrements) et celui qui les ordonne la suspense a collatione ordinum (interdiction d’ordonner). C’est chose faite après les ordinations du 29 juin 1976.
     
Secundo, aucun diocèse n’accepte de confier d’apostolat aux prêtres ordonnés par Mgr Lefebvre en raison de la peine canonique qui les frappent. Parallèlement, nombre de fidèles attachés à la liturgie traditionnelle et à la doctrine catholique se retrouvent sans pasteur, errant de paroisse en paroisse à la recherche d’une liturgie, d’une prédication, d’un catéchisme et d’une pastorale conformes à la pratique traditionnelle de l’Eglise. Logiquement, les pasteurs sans brebis et les brebis sans pasteurs vont unir leurs forces dans le cadre d’un apostolat de suppléance. En attendant des temps meilleurs.
     
Tertio, après avoir longtemps espéré le secours d’autres évêques pour ordonner ses séminaristes et confirmer les fidèles, Mgr Lefebvre se voit contraint par la nécessité de se donner des successeurs. Il procède aux sacres épiscopaux du 30 juin 1988 qui valent aux consécrateurs et aux consacrés la peine d’excommunication et à tous ceux qui les suivent – prêtres et fidèles – d’être suspectés de schisme.
2.4 Mariage et état de nécessité
Cette situation pénible conduit prêtres et fidèles de la Tradition à s’interroger sur le cadre canonique des mariages. Fidèles aux prescriptions du concile de Trente, ils s’adressent dans un premier temps aux rares curés bienveillants encore en poste. Certains d’entre eux acceptent de recevoir eux-mêmes les consentements des fiancés, les autres délèguent à cet effet les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X.
     
Mais la disparition progressive de ces curés ferme définitivement la porte aux mariages traditionnels célébrés en présence d’un témoin autorisé. Les fiancés se trouvent alors dans l’impossibilité de trouver dans un délai raisonnable un prêtre ayant juridiction qui les préparerait au mariage selon la doctrine de l’Eglise et célébrerait la messe selon le rite traditionnel.
     
Comme les y autorisent le Code de droit canon de 1917 et celui de 1983, ils échangent alors leurs consentements devant deux témoins, tout en veillant à ce qu’un prêtre de la Fraternité procède à l’enquête canonique, assure leur préparation, assiste à leur engagement et célèbre leur messe de mariage. Un texte en ce sens, signé par les futurs et le prêtre, est intégré au dossier de mariage.
3. PERSPECTIVES
Durant les années 70 et 80, les relations entre le Vatican et la Fraternité Saint-Pie X sont dominées par une logique de confrontation. Erigée canoniquement le 1er novembre 1970 par Mgr Charrière, l’œuvre de Mgr Lefebvre est privée de cette reconnaissance par Mgr Mamie le 6 mai 1975 à cause de son refus de la réforme liturgique et des nouveautés conciliaires.
     
Ses prêtres et ses fidèles vont alors subir la froide rigueur du droit canon : l’ordination des séminaristes est jugée illicite et les ordinands menacés de suspense a divinis, aucun évêque diocésain ne confie d’apostolat à ces prêtres réputés irréguliers, l’apostolat que ces prêtres exercent malgré tout est considéré comme illicite, certains sacrements reçus par les fidèles sont déclarés invalides par défaut de juridiction du côté des prêtres.
3.1 Une logique d’apaisement
Depuis l’avènement du pape François, les autorités de l’Eglise ont changé d’approche. Sans revenir sur le passé, les autorités de l’Eglise reconnaissent progressivement la licéité et la validité du ministère réalisé par les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X.
     
D’abord, la confession : « J’établis, par ma propre disposition, que ceux qui, au cours de l’Année sainte de la Miséricorde, s’approcheront, pour célébrer le sacrement de la Réconciliation, des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X recevront une absolution valide et licite de leurs péchés. » (François, Lettre à Mgr Fisichella, 1er septembre 2015). Ces dispositions ont été prorogées par-delà l’Année de la Miséricorde par le pape : « Pour le bien pastoral de ces fidèles et comptant sur la bonne volonté de leurs prêtres afin que la pleine communion dans l’Eglise catholique puisse être recouvrée avec l’aide de Dieu, j’établis par ma propre décision d’étendre cette faculté au-delà de la période jubilaire, jusqu’à ce que soient prises de nouvelles dispositions » (François, Lettre apostolique Misericordia et misera, 20 novembre 2016, n° 12).
     
Ensuite, l’ordination sacerdotale : « Cet été, il a été confirmé que le Supérieur général peut librement ordonner les prêtres de la Fraternité sans avoir à demander la permission à l’évêque du lieu » (Mgr Fellay, Interview à TV Libertés, 29 janvier 2017).
     
Enfin, le mariage : « Malgré la persistance objective, pour le moment, de la situation canonique d’illégitimité dans laquelle se trouve la Fraternité Saint-Pie X, le Saint-Père, sur proposition de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et de la Commission Ecclesia Dei, a décidé d’autoriser les Ordinaires du lieu à concéder aussi des permissions pour la célébration de mariages de fidèles qui suivent l’activité pastorale de la Fraternité » (Commission Ecclesia Dei, Lettre aux Ordinaires, 27 mars 2017).
     
A une logique de confrontation succède donc une logique d’apaisement où la seule apparence d’irrégularité canonique ne suffit plus pour flétrir les ordinations faites par les évêques de la Fraternité ou pour disqualifier le ministère réalisé par ses prêtres.
3.2 L’intervention des évêques
Désireuse de voir les évêques diocésains s’associer à cette démarche, la Commission Ecclesia Dei « a décidé d’autoriser les Ordinaires du lieu à concéder aussi des permissions pour la célébration de mariages de fidèles qui suivent l’activité pastorale de la Fraternité » (ibid.).
     
Deux options sont envisagées :
     
« Dans la mesure du possible, la délégation de l’Ordinaire pour assister au mariage sera donnée à un prêtre du diocèse (ou du moins à un prêtre pleinement régulier) pour qu’il reçoive le consentement des parties dans le rite du Sacrement qui, dans la liturgie du Vetus ordo, a lieu au début de la Sainte Messe ; suivra alors la célébration de la Sainte Messe votive par un prêtre de la Fraternité.
     
« En cas d’impossibilité ou s’il n’existe pas de prêtre du diocèse qui puisse recevoir le consentement des parties, l’Ordinaire peut concéder directement les facultés nécessaires au prêtre de la Fraternité qui célébrera aussi la Sainte Messe, en lui rappelant qu’il a le devoir de faire parvenir au plus vite à la Curie diocésaine la documentation qui atteste la célébration du Sacrement » (Ibid.).
     
Le rôle attribué aux évêques diocésains dans la célébration des mariages des fidèles de la Fraternité pourrait susciter l’étonnement, voire l’inquiétude. D’autant plus que les dispositions du pape François touchant la confession n’y faisaient aucune allusion. Comment ne pas y voir un mauvais présage pour les œuvres de la Tradition alors qu’on leur fait miroiter l’éventualité d’une prélature personnelle ?
     
En vérité, Notre-Seigneur Jésus-Christ a fondé l’Eglise sur les Apôtres et les évêques qui leur succèdent. C’est à eux que le Sauveur a confié la mission d’enseigner, de sanctifier et de gouverner (Mt 28, 19). Aussi l’apostolat réalisé par des prêtres étrangers au diocèse requiert-il d’ordinaire l’accord de l’évêque diocésain.
     
Par sa dimension sociale, le mariage est plus directement ordonné au bien commun de l’Eglise qu’un sacrement à portée individuelle comme la pénitence. Sa célébration intéresse donc au premier chef celui qui est chargé du bien commun dans le diocèse.
     
Les mesures récentes concernant les sacrements administrés par les évêques et les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X ont un caractère temporaire. Si les œuvres de la Tradition devaient être intégrées dans une structure de caractère épiscopal, c’est de leur prélat qu’elles recevraient alors le pouvoir d’entendre les confessions et d’assister aux mariages.
3.3 La fin de la crise dans l’Eglise ?
Dans le sillage du Concile, l’adoption de la réforme liturgique et l’adhésion aux nouveautés conciliaires faisaient figure de critère de catholicité. Faute de s’y conformer, les fidèles étaient voués à la relégation sociologique et les prêtres objets de censures canoniques. Pour répondre à l’état de nécessité ainsi créé, un apostolat de suppléance a été mis sur pied par les prêtres au bénéfice des fidèles.
     
Cet état de nécessité a commencé à reculer avec le motu proprio du 7 juillet 2007 où Benoît XVI reconnaît que la Messe traditionnelle n’a jamais été abrogée. Les décisions du pape François relatives à l’apostolat des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X accentuent ce mouvement. Logiquement, l’état de nécessité est voué à terme à disparaître.
     
Pour autant, la crise qui sévit dans l’Eglise est loin d’être terminée. La question de l’autorité des documents conciliaires n’est pas résolue. La responsabilité du concile Vatican II dans l’accélération de la crise reste encore à évaluer. La réforme de la réforme liturgique n’est toujours pas en vue. Et l’autorisation récente d’admettre les divorcés « remariés » à la communion ne fait qu’accroître la confusion.
     
Affirmer que l’état de nécessité tend à disparaître ne signifie pas que la crise dans l’Eglise est révolue. La transmission de la foi reste problématique, la liturgie mutilée, la confession délaissée, la communion galvaudée, la contraception pratiquée, la prédication affadie, le sacerdoce et la vie religieuse exsangues.
     
A cet égard, les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X – dont l’apostolat est désormais reconnu – ont un discours et un savoir-faire qui pourraient se révéler précieux pour renouveler l’esprit chrétien dans toute l’Eglise.
     
Abbé François KNITTEL