10 juin 2017

[Peregrinus – Le Forum Catholique] Révolution française et traditionalisme (I) : Usages de l'histoire

SOURCE – Le Forum Catholique – 10 juin 2017

Depuis les bouleversements introduits dans la vie de l’Eglise par le second concile du Vatican, les comparaisons du processus de réforme de l’Eglise avec des processus révolutionnaires n’ont pas manqué. Dès 1964, le R.P. Gy O.P., dans un article de La Maison Dieu (1) désignait les changements à l’œuvre dans la liturgie comme une « révolution », qui, « comme toute révolution », ferait des morts. Si le R.P. Congar O.P. voyait dans la réforme de Vatican II une « pacifique révolution d’octobre », c’est la Révolution française, bien plus que la révolution bolchévique de 1917, qui a nourri la plupart de ces comparaisons, et la phrase du cardinal Suenens est bien connue : « Le Concile a été 1789 dans l’Eglise (2). » 

La fortune dans les milieux traditionalistes de cette comparaison promue tout d’abord, on le voit, par les partisans les plus résolus d’une réforme radicale de l’Eglise, est due certes aux mécanismes collectifs observables lors du Concile, susceptibles de rappeler l’emballement révolutionnaire des Etats généraux de 1789 (3), mais surtout au fait que la Révolution française s’est accompagnée d’un projet de réforme de l’Eglise qui a été la cause d’une division profonde de l’Eglise, du décret sur le serment dit constitutionnel du 27 novembre 1790 à la convention du 26 messidor an IX (15 juillet 1801) passée entre le Saint-Siège et le gouvernement français. Les exemples qui témoignent du poids de la mémoire des divisions de la décennie révolutionnaire dans le milieu traditionaliste ne manquent pas. 

Il suffit, pour s’en persuader, de consulter les textes produits au printemps et à l’été 2012, dans le contexte des vives controverses provoquées par la perspective d’une reconnaissance canonique de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X par Rome. Le 13 juin 2012 est ainsi créé le blogue Catholique réfractaire, dont le titre et le bandeau constituent une référence claire à la crise révolutionnaire. Le 4 juillet 2012 est mis en ligne un article très significatif qui explicite le recours à une telle comparaison: 
Les catholiques réfractaires ont été jusqu’au martyre parce qu’ils connaissaient ce don de Dieu qu’est la Foi, refusant de signer cette sinistre convention ambiguë qui les mettaient en réalité sous la coupe d’un gouvernement révolutionnaire décidé à anéantir les droits de Dieu et de son Eglise. Elle était si ambigüe que certains bons prêtres s'y trompèrent, avant de se retracter et d'aller jusqu'au martyre. […]
Il y eut ceux aussi, qui face à la menace de sanctions, acceptèrent la signature d’un compromis, qui sans être forcément un grain d’encens à l’idole révolutionnaire, laissait planer des ambiguïtés sur le rôle et la fin du clergé, et sur la soumission que devait celui-ci à l’Etat révolutionnaire. Ce faisant, ils échappaient aux sanctions et s’assuraient, croyaient-ils, un certains (sic) confort et une reconnaissance
Nul n’est besoin de rappeler que Vatican II est l’équivalent de la révolution française dans l’Eglise : que l’on soit pour ou contre ce Concile et sa doctrine, tous sont d’accord sur ce constat (4).
La comparaison est donc extrêmement claire : les documents de Vatican II sont l’équivalent de la Constitution civile du clergé ; les adversaires de l’accord sont donc les héritiers des réfractaires « martyrs », tandis que ses partisans sont assimilés aux prêtres constitutionnels.

Un tel usage prescriptif de l’histoire, mobilisée pour éclairer les querelles internes au milieu et au clergé traditionalistes, est cependant loin d’être propre à des blogueurs laïques. Ainsi M. l’abbé Pivert, alors encore prêtre de la FSSPX, n’hésite-t-il pas à comparer, dans un ouvrage paru en mai 2013, les prêtres appartenant aux instituts Ecclesia Dei au clergé jureur (5). En juin 2016, le bulletin du prieuré de Marseille reprend en le désignant comme une « contribution intéressante » un texte publié le 8 mai 2016 sur le Forum Catholique comparant cette fois la « paix canonique » non plus avec les décrets de 1790 qui ont ouvert la crise, mais avec le Concordat de 1801 qui en marque la conclusion. « Cette mémoire du passé travaille pour l’avenir », écrit alors le prieur pour introduire le texte, qu’il fait ainsi largement sien (6). On peut encore citer, parmi les textes publiés par des ecclésiastiques, un article du Petit Eudiste (7), bulletin du prieuré de Gavrus, de mars 2017, que l’on pourrait désigner comme une sorte d’apologue rapportant l’histoire fictive d’un « vicaire silencieux » à l’époque du serment. Là encore, la finalité prescriptive est explicite et ne vise pas particulièrement la subtilité :
En 1962, c'était la guillotine spirituelle qui s'abattait sur des cœurs innocents. Le concile Vatican II est mille fois plus violent que Fouché. Remplaçons Constitution civile du Clergé par Concile Vatican II, sans-culotte par moderniste, curé par évêque, silencieux par rallié… Notre devoir est tout tracé, notre gloire est celle des confesseurs, à la suite de tant de héros chrétiens.
A la lecture de ces quelques articles, un premier constat s’impose : le recours à l’histoire du clergé français pendant la décennie révolutionnaire est principalement le fait des prêtres et laïques qui au sein de la mouvance de la FSSPX s’opposent, à des titres et des degrés divers, à la reconnaissance canonique de la Fraternité, même s’il existe bien sûr des exceptions : ainsi le blogue Si scires publie-t-il le 2 juillet 2012 un article mettant en garde le courant anti-accordiste contre le risque de se transformer en une « Petite Eglise » (8). Le schisme anticoncordataire est également l’objet d’un article publié par Côme de Prévigny dans Renaissance catholique (9).

De ces exceptions, il est possible de tirer un second constat : les prêtres et fidèles de la FSSPX qui s’opposent à la régularisation canonique se réfèrent volontiers au « moment réfractaire » du clergé français, pour reprendre l’expression de Philippe Boutry, tandis que leurs détracteurs leur opposent logiquement le règlement de la crise à la suite de la convention de messidor an IX.
L’objet de cette petite série d’articles sera d’évaluer la pertinence de ces différents usages de l’histoire et de la mémoire de la Révolution française : est-ce avec raison que le monde traditionaliste revendique l’héritage réfractaire ? peut-on légitimement assimiler le clergé progressiste au clergé constitutionnel de 1791 ? les anticoncordataires sont-ils les ancêtres des « résistants » d’aujourd’hui ?

Comparaison n’étant pas raison, les réponses à ces quelques questions comporteront bien sûr d’évidentes limites. L’anachronisme est d’autant plus inévitable qu’il est omniprésent dans plusieurs des textes cités.

(A suivre)

Peregrinus
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(1) Cité par l'abbé Guillaume de Tanoüarn, Vatican II et l'Evangile, Servir, Paris, 2003, chapitre VI, voir ici.
(2) Cité par Mgr Marcel Lefebvre, Sermon du 22 août 1976, voir ici.
(3) Sur ce processus, voir Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Albin Michel, Paris, 1997.
(4) « Si tu savais le don de Dieu », Catholique réfractaire (blogue), 4 juillet 2012.
(5) Abbé François Pivert, Son Excellence Mgr Lefebvre. Nos rapports avec Rome, Le Combat de Foi, 2013.
(6) « Contribution apaisée à un débat actuel », L’Acampado, n°116, juin 2016, p. 1-5. Texte original ici.
(7) Abbé Etienne de Blois, «Un vicaire silencieux », Le Petit Eudiste, n°202, mars 2017, p. 10-11.
(8) « De « catholiques réfractaires » à la Petite Eglise… il n’y a qu’un pas ! », Si scires donum Dei (blogue), 2 juillet 2012. Cet article se veut manifestement une réaction aux publications du blogue déjà cité Catholique réfractaire, dont l'article du 4 juillet répond visiblement à celui de Si scires.
(9) Côme de Prévigny, « Du clergé réfractaire à la Petite Eglise », Renaissance Catholique, n°139, novembre-décembre 2015, p. 6-7.